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    Papy, conte-nous ta terre lointaine (6)

     

    6. Le coucou

     

    Avez-vous entendu « coucou ! coucou ! », mes chers petits-enfants ? C’est le printemps, car voilà le coucou qui nous revient après avoir passé l’hiver très loin sur les bords du Nil.

     

    Mais dans ma terre lointaine, les gens, qui parlent évidemment le vietnamien et non pas le français, croient entendre le coucou chanter « tu hú ! » (à prononcer : « tou hou’ ») et non « coucou ! » comme nous ici. Et ils en donnent l’explication par la légende suivante :

     

    Il était une fois, il a très très longtemps, deux frères jumeaux nommés Patient et Impatient qui étudiaient dans un monastère pour devenir des bonzes accomplis, c’est-à-dire des saints hommes. Ils étaient entrés ensemble dans ce monastère depuis presque vingt ans et espéraient obtenir un jour leur diplôme de bonze, quand ils auraient appris tous les livres sacrés et les rites du culte bouddhiste.

     

    Mais, bien que frères jumeaux, ils avaient des caractères très différents : Patient était toujours calme et souriant, alors qu’Impatient était toujours pressé et grognon.

     

    Puis, un jour arriva ce qui devait arriver : seul Patient obtint son diplôme que lui remit solennellement le Supérieur du monastère lors d’une grande cérémonie devant l’autel du Bouddha.

     

    La nuit suivante, Impatient revint devant l’autel pour se plaindre auprès du Bouddha de l’injustice qui lui était faite :

     

    - Ô grand Bouddha j’ai étudié aussi longtemps et aussi sérieusement que mon frère. Mais lui seul a obtenu le diplôme que nous attendions. C’est vraiment injuste !

     

    - Mon enfant, tu as bien étudié autant que ton frère, mais ton cœur est toujours bouillonnant. Pour devenir bonze, il faut que tu apprennes la patience et l’humilité. Moi-même, avant de devenir Bouddha, j’ai dû rester assis à méditer sous un banian pendant sept ans sans bouger !

     

    - Mais grand Bouddha, sept ans c’est horriblement long ! Si je vous montre que je peux rester assis à méditer pendant deux ans, est-ce suffisant pour vous démontrer que je suis aussi capable d’acquérir de la patience ?

     

    - D’accord, lui répondit le Bouddha. Essaie, et nous verrons bien.

     

    Le lendemain, dès l’aube, Impatient quitta le monastère et se rendit dans la forêt. Il choisit un gros banian et s’assit en tailleur à son pied.

     

    Depuis ce jour, il ne bougeait plus et passait son temps à méditer et à prier dans cette position. Les fourmis et d’autres insectes le chatouillaient, mais il ne bougeait absolument pas, tellement il avait envie de réussir son épreuve.

     

    Il restait comme çà pendant vingt-deux mois, quand un couple de petits passereaux vint construire son nid sur son épaule gauche. Impatient les laissait faire, toujours sans bouger.

     

    Un mois après, naissaient quatre oisillons qui avaient faim du matin au soir. Leurs parents devaient continuellement se relayer pour aller leur chercher des nourritures.

     

    Un après-midi, ce fut au tour de la femelle d’aller chercher à manger pour les petits. Elle avait beau survoler la forêt, puis les prairies des alentours, mais il n’y avait pas un seul vermisseau en vue. Au crépuscule, sur le chemin du retour, elle aperçut une araignée qui tendait sa toile sur une immense fleur de lotus rose, au milieu d’un lac. « Quelle aubaine ! », se dit-elle en fonçant dessus. Cependant l’araignée, en voyant arriver l’oiseau, s’enfonça dans le cœur de la fleur pour s’y cacher. La femelle se posa sur la fleur  et essaya de dénicher l’insecte avec son bec. Mais elle ne savait pas que la fleur de lotus se refermait brusquement chaque soir au coucher du soleil. Et la pauvre femelle y resta prisonnière jusqu’au lever du jour suivant.

     

    Quand elle revint au nid au petit matin, le mâle lui fit une scène épouvantable, car étant très jaloux il croyait que sa compagne était partie toute la nuit s’amuser ailleurs. Il hurlait à tue-tête, et le pauvre Impatient, déjà très fatigué et bien affaibli, n’en put plus ! D’une chiquenaude, il se débarrassa du nid avec tous les oiseaux dedans.

     

    Après ce geste, Impatient se sentit tout honteux. « Voilà vingt trois mois de patience fichus en l’air ! », se reprocha-t-il.

     

    Il se releva, puis se prosterna jusqu’à terre pour invoquer le Bouddha et lui demander pardon. Alors celui-ci lui apparut immédiatement :

     

    - Quel dommage ! lui dit-il. Tu n’étais plus qu’à un mois de la fin de ton épreuve ! Mais tu as choisi un exercice trop long et trop dur pour toi. Cependant, je te donne une deuxième chance : retourne à la vie civile, et tu pourras apprendre la patience dans la vie quotidienne parmi les habitants de la région. Et quand je verrai que tu es devenu très patient, je dirai au Supérieur du monastère de te donner ton diplôme de bonze.

     

    Impatient remercia le Bouddha et retourna à son village. Et pour gagner sa vie, il acheta une barque et travaillait comme passeur sur le fleuve voisin. Il se montrait toujours poli, patient et serviable avec ses passagers.

     

    Au bout d’un an, voilà que se présenta une dame de la ville accompagnée de son jeune fils. Elle paraissait très acariâtre, et à peine montée sur la barque, elle apostropha Impatient en lui criant :

     

    - Hé passeur, rame prudemment, car je ne veux pas me retrouver au fond du fleuve !

     

    - Oui Madame, lui répondit calmement et humblement Impatient.

     

    Mais quand la barque dépassa le milieu du fleuve, la dame cria de nouveau :

     

    - Fais demi-tour, passeur ! J’ai oublié ma valise chez les amis que j’ai visités. Va me la chercher tout de suite !

     

    Impatient lui obéit calmement et humblement. Et après avoir ramené la valise sur la barque, il reprit ses rames pour traverser le fleuve.

     

    Encore une fois, après un bon quart d’heure de traversée, la dame hurla de nouveau :

     

    - Demi-tour, passeur ! Mon fils a oublié ses chaussures sous le lit à la maison de mes amis. Va me les chercher immédiatement !

     

    N’en pouvant plus devant tant d’arrogance, Impatient se leva et cria à son tour :

     

    - Pour qui vous prenez-vous, vilaine mégère ! Je ne suis pas votre domestique !

     

    Et en se levant brusquement ainsi, il fit chavirer la barque, et la dame tomba à l’eau.

     

    Mais Impatient vit la dame s’envoler dans l’air, auréolée d’une lumière éclatante : il comprit instantanément que c’était la déesse de la Miséricorde Quan Âm qui était envoyée par le Bouddha pour éprouver sa patience après un an d’exercice, selon la promesse qu’il avait faite à celui-ci.

     

    Trop honteux, Impatient se jeta dans le fleuve pour se suicider ! Heureusement, la déesse revint dare-dare pour le sauver et le ramener à moitié mort sur la rive du fleuve. Et dans sa miséricorde, elle lui offrit une nouvelle chance de devenir bonze un jour, en le transformant en un coucou pour qu’il se rachète dans une nouvelle vie. Mais cet oiseau continue de crier le désespoir d’Impatient : « tu hú ! » (à prononcer : « tou hou’ »), ce qui veut dire « moine raté » en vietnamien.

     

    Quant à la déesse de la Miséricorde Quan Âm, je vous en parlerai un jour, mes chers petits-enfants, si vous êtes sages !

     

     

     

    Source. 

     

    Sự tích chim tu hú (La légende du coucou), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 1, pp. 116-118.

     

     

     

     

     


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    Chers ami(e)s,

    J’ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon 18ème opus dont le sujet est la magnifique traduction par René Crassac (1926) du Kim Vân Kiều du grand poète vietnamien Nguyễn Du (1765-1820).

    Considéré comme un « trésor national » du Viêt Nam, Kim Vân Kiều est un roman versifié de 3254 vers en écriture démotique nôm et en prosodie « six-huit » (suite de distiques de 6 et 8 monosyllabes avec des rimes dorsales et caudales alternées). Ce long poème épique raconte le karma cahoteux d’une jeune Chinoise du XVIème, belle et talentueuse, qui a dû se vendre pour empêcher le procès inattendu et injuste que devait subir son père. Afin de le traduire dans la langue de Molière sans oublier « des talons à la tête … mille détails minutieux, aussi subtils que fils de soie ou que cheveux », René Crayssac a paraphrasé le chef-d’œuvre de Nguyễn Du en 8486 alexandrins.

    Quant à René Crayssac, né le 19 septembre 1883 à Izon, en Gironde, et décédé le 22 juin 1940 à Pierrefeu-du-Var, c’était un journaliste, écrivain et poète français, fort prolifique mais quasiment oublié à présent.

    Pour bien faire saisir les innombrables allusions littéraires et historiques qui émaillent l’œuvre, je me suis permis d’annoter la traduction de René Crayssac.

    Enfin, ma publication est honorée d’une très généreuse préface de Monsieur Henri Copin de l’Université de Nantes et de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire.

    Đông Phong Nguyễn Tân Hưng

     

     

    Références de la publication :

     

    Nguyễn Du

    (1765-1820) 

     

    Kim Vân Kiều

     

    Traduit en vers français
    par René Crayssac (1926)

    Annoté par Nguyễn Tấn Hưng

    Préfacé par Henri Copin 

     

    462 pages

    ISBN : 978-2-35664-103-8

    Éditions Joseph Ouaknine

    http://www.ouaknine.fr 

    e-mail : joseph@ouaknine.fr 

     

     Livres faits main à la manière de vieux grimoires, reliés cuir, dorés sur tranches

     

    Préface 

    Approcher par étapes le Pont de Lam…

      

    Henri Copin

    Université de Nantes

    Académie Littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire

     

    Cher Đông Phong-Nguyễn Tấn Hưng, c’est un redoutable honneur que d’avoir à proposer une préface à votre nouvel opus, et bien que j’aie eu le privilège de le faire pour deux de vos ouvrages, je me sens aujourd’hui très embarrassé pour m’acquitter de ce devoir d’amitié. Et très intéressé à relever ce nouveau défi !

    Vous ne présentez pas ici une traduction nouvelle du Kim Vân Kiều de Nguyễn Du, chef-d’œuvre intemporel inscrit au cœur des Vietnamiens comme une composante de leur identité culturelle. Vous aviez démontré, il n’y a guère, combien l’art de traduire stimulait vos capacités d’expression poétique, en vous y livrant avec bonheur pour la Complainte d’une femme de guerrier. Et auparavant, vous aviez ciselé une transcription commentée en langue française, toute en légèreté caustique, de quelques 1500 Proverbes et autres Citations populaires du Viêtnam

    Mais ici vous reprenez la traduction, troisième par ordre de publication, élaborée en 1926 par René Crayssac, sans toutefois conserver son imposant prologue consacré à l’arrière plan culturel sino-vietnamien, qui éclairait le texte. Vous choisissez de l’éclairer autrement, par des notes empruntées à deux spécialistes incontestés, datant de 1942 pour Nguyễn Văn Vĩnh,  et de 1996 pour Nguyễn Thạch Giang, auxquelles vous rajoutez vos propres notes. Enfin, vous livrez en même temps le texte que vous avez reconstitué, en quốc ngữ. Ce n’est pas rien.

    N’étant compétent ni pour évaluer le quốc ngữ, ni pour juger les notes très érudites qui enrichissent cette édition, la question que je pose, en lecteur européen de votre Kim Vân Kiều, est donc la suivante : en quoi ces notes permettent-elles de mieux entrer dans les arcanes du texte, avec sa dimension culturelle et poétique de grand classique, ancré dans un univers différent du nôtre ? Tant de références nous sont inconnues, tant d’images, de procédés rhétoriques, d’allusions, nous échappent, sans même nous en rendre compte. Le lecteur européen d’aujourd’hui peut errer dans une sorte de brouillard qui voile l’essentiel du paysage. Il lui faut, pour en dissiper les barrières secrètes, un Sésame.

    Composé au début du XIXème, Kim Vân Kiều raconte l’histoire d’une jeune Chinoise du XVIème siècle, puisée dans un conte de la même époque, que l’auteur enrichit considérablement en ajoutant à un fonds lettré chinois les apports de la poésie populaire et orale vietnamienne. L’intrigue s’organise comme une sorte de magnifique mélodrame : une jeune fille talentueuse, Kiều, voit s’accomplir le funeste présage inaugural qui lui prédit une vie d’épreuves, en expiation de fautes commises dans une vie antérieure, son karma. De fait, au lieu de convoler avec son fiancé secret, le jeune lettré Kim, elle doit, pour sauver son père injustement accusé, accepter un autre époux, puis entrer dans une maison de passe comme courtisane, devenir épouse seconde et brimée, puis bonzesse, à nouveau courtisane de maison de plaisir, mariée à un chef rebelle qui est bientôt assassiné sur ordre du souverain, tenter de se tuer par noyade, puis être recueillie par une bonzesse, et retrouver enfin son cher Kim, lequel a épousé Vân, sœur de Kiều, à la demande de cette dernière, pour honorer une promesse initiale. Enfin, mariée à Kim, mais se jugeant définitivement souillée, Kiều décide que leurs rapports resteront chastes.

    J’emploie le terme de mélodrame, car c’est à ce genre que le lecteur européen peut se raccrocher spontanément en découvrant les aventures de la belle Kiều. Le mélodrame est en genre populaire, avec musique, qui alterne des situations invraisemblables, des temps de bonheur et de malheur, avec des personnages plutôt manichéens, le tout suscitant des émotions vives. Bien que le mot mélodrame soit parfois discrédité, surtout sous sa forme abrégée de « mélo », il n’est pas pour autant péjoratif. Car dans cette succession de situations imaginaires, voire invraisemblables, mais parfois bien moins invraisemblables que celles qui adviennent dans la vraie vie, on peut aussi voir la projection des craintes et des espoirs confus où chacun essaie de comprendre ou de deviner son destin, son salut, sa consolation, son espoir.

    Le mélodrame assume ainsi pour les grandes personnes la fonction du conte pour les enfants : fournir des perspectives d’explication imaginaires aux questions que pose la vie, imprévisible et incompréhensible. Sagesse populaire : le bonheur est un état fragile, mais toujours menacé, tandis que le malheur est un état menaçant mais ne saurait durer toujours… il y aura une issue, courage, tiens bon ! La vie a donc un sens, et il se trouve dans l’imaginaire…  C’est aussi ce que nous disent ces flamboyants mélodrames qui font parfois les grands classiques du cinéma, comme Autant en emporte le vent, par exemple. Quel beau film on pourrait faire du Kim Vân Kiều  !

    Cependant si ce terme de mélodrame peut convenir pour un lecteur occidental, il échoue à rendre compte des composantes propres à la culture sino-vietnamienne qui est en œuvre ici. Les facteurs qui déterminent les destins des personnages proviennent pour partie du confucianisme – piété filiale (tyrannique), respect absolu des engagements, sacrifices acceptés par la fille pour son père, vénération envers le prince, et/ou pour partie du bouddhisme – expiation des fautes accumulées, compassion, conscience du karma. Le lecteur vietnamien perçoit spontanément le texte à l’aide de cette grille, selon son degré de culture, mais le lecteur occidental a besoin qu’on l’éclaire, même si le déroulement du drame en trois grandes séquences - prédestination, expiation, résurrection - peut avoir du sens pour les uns comme pour les autres. Quant aux personnages, aux types littéraires et sociaux qui peuplent le texte, aux références historiques, et aux conventions rhétoriques, elles sont évidemment liées à une connaissance plus érudite dont Đông Phong-Nguyễn Tấn Hưng nous présente les indispensables clés.

    Et la musique, qui est en principe une composante du mélodrame ? Elle fait partie aussi du Kim Vân Kiều. D’abord, sous la forme de la musique du vers, ce rythme si particulier du 6/8, avec ses rimes finales et internes, ces jeux de sonorités, dont nous n’avons pas d’exact équivalent dans notre prosodie française monotonale. C’est cet ensemble de contraintes, à la fois complexes et souples, qui fait pour les Vietnamiens le prix de ce chef d’œuvre.

    La musique est aussi, sous une autre forme, dans le retour des expressions, des images, des formules qui signent une expression poétique, évoquent une époque, une convention, une langue particulière, un écho lointain de l’histoire. Or pour la plupart, ces allusions et ces conventions nous sont inconnues. Ainsi le vers 9 nous dit : « pour que des verts mûriers la mer prenne la place ».  Sans la note de Đông Phong-Nguyễn Tấn Hưng, l’image reste aussi obscure que sa référence. De même pour « les joues roses », qui désigne les femmes, ou « les entrailles brisées», c’est à dire les courtisanes. Et les « Neuf Sources Jaunes », et « l’Immortelle Tố Nga », avec son « oblique regard », et « le Jardin aux Pêchers », et « le fleuve Tương », faute d’en comprendre le sens métaphorique, ne pourraient nous embarquer dans leur atmosphère de douce poésie venue des temps lointains. Ces notes nous font approcher, par étapes, le Pont de Lam (voir la note 30) …

    Le Kim Vân Kiều se prête à des lectures différentes, comme les grandes œuvres que l’on interroge au fil du temps, en en renouvelant le sens. Certains y questionnent  l’histoire personnelle du lettré Nguyễn Du, déchiré entre deux maîtres et deux époques et deux devoirs. D’autres y lisent les éléments d’une unité nationale, la persistance d’une culture populaire contre l’oppression des valeurs féodales, ou la trace d’une dialectique marxiste. D’autres préfèrent y apprendre des dictons, des aphorismes qu’ils se répètent. D’autres encore y retrouvent des personnages types, le suborneur, la courtisane, le rebelle, comme nous retenons de Molière les figures d’un avare ou d’un misanthrope.

    C’est la force du Kim Vân Kiều d’offrir tant de supports aux interprétations. Ce n’est possible pour le lecteur européen que grâce à ce beau travail de passeur, passeur de livres, passeur de cultures, que nous offre ici Đông Phong-Nguyễn Tấn Hưng. Il permettra à chacun de se confronter à un monde inconnu ou mal connu, d’y retrouver des questions et des réponses qui le concernent directement, car elles ont valeur universelle.

     

     

     


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  • L’alcadiade 1

    (Jeu poétique de Temps-Pestif*)

     

    On était plus libre à Vérone,

    Où il n’y avait pas d’alcade,

    Et Juliette la friponne,

    Sans rien craindre pour sa personne,

    Pouvait goûter aux sérénades.

     

    Dông Phong 

                             

    * Voir le règlement sur http://temps-pestif.over-blog.org/2015/07/l-alcaldiade.html 

     

     

    Le balcon de Juliette à Vérone :

     

     

     

     


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    Papy, conte-nous ta terre lointaine (5)

     

    5. Des tigres.

     

    Mes chers petits-enfants, savez-vous que dans la jungle de ma terre lointaine, il y avait beaucoup de tigres ? Mais malheureusement, on les a tellement chassés qu’il n’y en a presque plus et il faut maintenant les protéger comme une espèce en voie de disparition.

     

    Autrefois, les gens des plaines craignaient beaucoup les tigres et les considéraient comme des esprits maléfiques qu’il fallait amadouer par des prières accompagnées d’offrandes. Ainsi chez mes grands-parents à Sơn Tây, à l’ouest de Hà Nội, il y avait, comme dans beaucoup d’autres maisons, un petit autel dédié au tigre, sur lequel trônait la peinture d’un majestueux fauve. Tous les matins, on lui faisait une prière après avoir allumé des baguettes d’encens, et sur l’autel il y avait toujours quelques fruits et, de temps en temps, un œuf dur. Le 1er et le 15e jours de chaque mois lunaire, on lui offrait en plus son mets préféré : une tranche de viande crue. Mais on n’osait jamais évoquer le tigre par son nom, on l’appelait craintivement Ông Ba Mươi, c’est-à-dire Monsieur Trente. Mais diable, pourquoi Monsieur Trente ? En voici l’explication rapportée par Nguyễn Đổng Chi :

     

    Il y avait très longtemps, vivait dans le Ciel un jeune homme d’une force extraordinaire, qui était capable de déplacer des montagnes pour combler la mer et de bien d’autres exploits, et personne ne pouvait l’égaler. Il maîtrisait des pouvoirs miraculeux dépassant ceux de tous les autres résidents du Royaume Céleste. Particulièrement, il avait deux immenses oreilles, très allongées et plus ou moins déchirées, car dans sa jeunesse il s’amusait à y accrocher des gens et à les faire tourner comme sur un manège. C’était à cause de ces deux attributs monstrueux, dont il se servait aussi comme des ailes pour s’envoler et disparaître à volonté, qu’on le nommait Phạm Nhĩ ou Oreilles Coquines. C’était un garnement turbulent et violent qui aimait les bagarres, mais personne n’osait le contrarier, et encore moins se mesurer à lui.

     

    Phạm Nhĩ devenait de plus en plus orgueilleux, méprisant même les saints et les anges qui entouraient l’Empereur de Jade. Il en était jaloux, n’ayant pas obtenu un titre ni une fonction dignes de ses talents, pensait-il. Il poussait son arrogance jusqu’à s’imaginer que sa force et ses pouvoirs auraient dû lui permettre d’occuper le trône céleste à la place de l’Empereur de Jade. Il réunissait pour cela une troupe de rebelles, qui étaient tous doués d’une force exceptionnelle. Cette armée, de plus en plus nombreuse, s’apprêtait à attaquer le Palais Céleste, après avoir vaincu tous les saints et les anges envoyés par l’Empereur.

     

    Très inquiet devant cette situation, l’Empereur de Jade dépêcha l’Etoile Polaire auprès du Bouddha pour lui demander secours. Celui-ci ordonna au saint Chuẩn Đề d’aller arrêter Phạm Nhĩ. Mais, malgré tous ses pouvoirs surnaturels, Chuẩn Đề subit une véritable raclée de la part du rebelle aux grandes oreilles. A la fin, le Bouddha dut se déplacer lui même et, par quelques signes magiques de sa main, il aspira et emprisonna Phạm Nhĩ dans sa besace, qu’il remit à l’Empereur de Jade pour qu’il le jugeât selon les lois du Ciel. Mais le Bouddha, dans sa grande compassion bien connue, recommanda à l’Empereur de seulement le punir et, surtout, de ne pas le tuer pour lui laisser la possibilité de se repentir.

     

    Phạm Nhĩ fut condamné à descendre sur terre pour expier ses fautes sous la forme d’un animal, le tigre. Mais avant de l’y envoyer, l’Empereur de Jade lui coupa ses deux oreilles pour qu’il ne pût plus s’envoler et l’empêcher de revenir au Ciel. Le tigre n’a donc plus d’ailes comme Phạm Nhĩ, et les enfants vietnamiens continuent de chanter cette comptine :

     

    Trời sinh ra hùm có vây,

    Hùm mà có cánh, hùm bay lên trời.

     

    Le ciel a créé le tigre avec des ailerons,

    Si le tigre avait de vraies ailes, le tigre s’envolerait dans le ciel. 

     

    Mais sur terre, Phạm Nhĩ conservait encore une grande partie de sa force surnaturelle, faisant peur à tous les animaux qui finirent par l’élire roi de la jungle. Personne n’ose l’appeler par son nom, hổ ou hùm, c’est-à-dire le tigre. On l’appelle seulement Ông Ba Mươi ou Monsieur Trente. Ce surnom provenait d’une pratique des Vietnamiens dont les vua (rois) récompensaient tout chasseur qui réussissait à abattre un tigre de trente ligatures de monnaies en cuivre qu’on appelait sapèques. En contrepartie, le chasseur ainsi honoré devait se soumettre à trente coups de rotin pour apaiser les âmes de Phạm Nhĩ.

     

     

    Si les gens des plaines craignent tant le tigre, les montagnards s’en moquent gentiment. Ils le considèrent comme bien moins malin que le lapin, si l’on en croit encore Nguyễn Đổng Chi :

     

    Le lapin, la poule, le tigre, et la loutre décidèrent de travailler ensemble pour construire une paillote commune. Ils se relayaient pour faire la cuisine, et ce fut le tigre qui inaugura cette corvée. Le tigre chassa un cerf, un daim et une civette, et en fit un grand festin dont tout le monde se régala. La loutre attrapa dans le fleuve toutes sortes de poissons dont elle fit des grillades, des soupes et même des saumures. Tous félicitèrent la loutre pour ses talents culinaires. La poule n’eut pas besoin d’aller chercher des provisions car elle fournissait elle-même les œufs que tous mangèrent avec délice. Mais quand ce fut le tour du lapin de faire la cuisine, il ne savait qu’inventer pour ne pas trop se fatiguer. Il déféqua alors dans une casserole, et délaya ses crottes dans de l’eau, avec du sel et du poivre, avant de mettre l’infâme mixture à cuire sur le feu. Il annonça à leur retour aux autres animaux que c’était une soupe ha-kan dont il avait bien dispersé la chair des poissons. Mais il n’en mangea pas lui-même et demanda la permission d’aller se coucher, prétextant d’avoir mal à la tête. À ses compagnons qui le félicitèrent pour l’originalité de sa soupe, le lapin leur cria : « hay ê ta put » qu’aucun ne comprenait. Mais le lapin s’amusa beaucoup dans son coin, car  « hay ê ta put » n’est que la contrepèterie de « hun vút tapay », ce qui veut dire en langue cham sentez le caca du lapin ! …

     

    Une autre fois, le lapin fut attrapé par un python qui l’enserra de tout son corps. Le tigre qui passa par là lui demanda pendant que le python dormait profondément : « Que fais-tu là ? », et le lapin répondit : « J’essaie une ceinture que m’ont léguée mes ancêtres ». Le tigre voulut emprunter cette belle ceinture pour l’essayer. Le lapin fit d’abord semblant de refuser, puis demanda au tigre d’aller cueillir une grosse épine pour dénouer les nœuds de sa ceinture. Ayant reçu cette épine, le lapin piqua le nez du python. Celui-ci se réveilla en sursaut et desserra son étreinte sur le lapin qui en profita pour filer à toutes jambes. Mais le python se jeta avec fureur sur le tigre qui fut ainsi attrapé à la place du lapin…

     

    Mais mes chers petits-enfants, savez-vous pourquoi les tigres ont des rayures sur leur pelage ? En voici l’explication qu’en donne une légende des montagnards :

     

    Un jour, le tigre se déchira la peau à plusieurs endroits, suite à un vilain tour que lui avait joué le lapin. Fou de douleur, il se lança dans une course effrénée et, en arrivant dans un village, il rencontra un homme qui confectionnait des baguettes d’encens et le supplia de soigner ses blessures. Celui-ci prit de la sciure de bois qu’il mouilla pour panser les plaies et dit au tigre d’aller la sécher chez le forgeron voisin. Mais, pendant que le tigre se séchait tout près de la forge, le vent envoya des escarbilles sur les emplâtres de sciure qui se consumèrent tout doucement sans qu’il s’en aperçût. Quand le feu devint très ardent, le tigre rugit de panique et courut comme un forcené vers la jungle pour essayer de l’éteindre. Pris de pitié, un coq de bruyère lui cria « Tắc tà tà », ce qui dans son langage voulait dire « Saute dans l’eau du fleuve ». Le tigre plongea dans le fleuve et le feu fut immédiatement éteint. Il eut ainsi la vie sauve, mais ses descendants garderont des rayures noires qui sont les marques indélébiles de ses brûlures. Depuis cette aventure, le tigre et le coq de bruyère sont devenus des amis inséparables, et dans la jungle, là où l’on rencontre un coq de bruyère, on est sûr qu’un tigre n’est pas loin.

     

    Ce conte prouve une fois de plus que, au Việt Nam, il n’y a que les habitants des plaines qui ont peur des tigres. Les montagnards s’en moquent gentiment.

     

     

    Sources. 

    ‘‘Con thỏ và con hổ’’ (Le lapin et le tỉgre), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), Nhà Xuất Bản Giáo Dục, Hanoi, 2000, t. 1, pp. 618-619.

     

    ‘‘Con thỏ, con gà và con hổ’’(Le lapin, la poule et le tigre), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 1, p. 614.

     

    ‘‘Phạm Nhĩ hay là sự tích Ông Ba Mươi’’ (Phạm Nhĩ ou la légende de Monsieur Trente), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 2, pp. 1212-1214.

     

     

     

     


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    Toujours en pétard,

    peste et peste,

    malgré les trois quarts

    de siècles.

     

    Le temps n’y fait rien,

    mal ou bien,

    sauf pour mes genoux,

    bondiou !

     

    12.8.2015

     

     

     


    3 commentaires
  • Chers ami(e)s,

    Notre blog va s'arrêter jusqu'au milieu du mois d'août.

    En vous remerciant de votre fidélité, je vous souhaite d'excellentes vacances.

    Dông Phong

     

     


    2 commentaires


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