• Contes et légendes du Viêt Nam (16)

    Papy, conte-nous ta terre lointaine (16) 

     

    16. La montagne de la Femme

    qui attend son mari

      

    - Et cette photo, papy ? On dirait une statue posée au sommet de la montagne !

     

    - Vous avez raison, mes chers petits-enfants. On l’appelle Vọng phu ou la Femme qui attend son mari. Voici son histoire.

     

    Il était une fois un couple de paysans très pauvres qui avait deux enfants : l’aîné était un garçon de onze ans, la deuxième une fille de six ans. Chaque fois que les parents partaient travailler dans leur rizière ou à un autre endroit, ils laissaient leurs enfants à la maison, en recommandant à l’aîné de bien s’occuper de sa petite sœur. Un jour, avant de s’en aller, la mère leur remit une canne à sucre en disant à l’aîné de la découper et la décortiquer pour leur goûter. Elle lui dit aussi, comme d’habitude : « Ne fais pas pleurer ta sœur, sinon ton père te battra à mort à notre retour ! ».

     

    Après avoir joué dans la cour avec sa sœur et des amis du voisinage, l’aîné ramena sa sœur à la maison pour chercher un couteau afin de préparer la canne à sucre. Malheureusement, quand il leva le couteau pour trancher la canne, la lame s’échappa du manche et se planta dans la tête de la petite fille. La gamine s’évanouit, en versant beaucoup de sang sur le sol. Le frère épouvanté se dit : « Mon crime est énorme, Père va me battre à mort à son retour ». Laissant sa sœur dans cet état, il s’enfuit hors de la maison.

     

    Il courut et marcha sans arrêt pendant des jours et des nuits. Sur son chemin d’exil, il restait par ci, se liant à de nouveaux amis par là. Après plus de quinze ans, il ne savait plus combien de pays il avait traversés, dans combien de maisons il avait trouvé sa pitance. A la fin, il fut adopté par une famille de pêcheurs. Il s’arrêta là, gagnant sa vie en devenant pêcheur.

     

    Les jours passaient les uns après les autres. Puis un jour, il se maria avec une jeune femme. Elle était aussi très adroite de ses mains pour tresser les filets de pêche. Chaque fois qu’il revenait de la pêche, il lui donna les poissons pour aller les vendre au marché voisin. Deux ans après, ils eurent un enfant et vivaient dans un grand bonheur.

     

    Ce jour-là, comme la mer était très agitée, le mari resta à la maison pour raccommoder ses filets. Après le repas de midi, la femme déploya ses longs cheveux pour demander à son mari de l’aider à attraper les poux. Il vit alors que sa femme portait au-dessus de son oreille droite  une cicatrice aussi large qu’une grande pièce de monnaie. Il s’en étonna, car les longs cheveux noirs de sa femme avaient caché cette cicatrice de la vue de quiconque, y compris de lui-même, son mari. Il lui demanda l’origine de la cicatrice, et sa femme lui répondit de bonne humeur :

     

    - Un jour, il y a plus de vingt ans, quand j’étais encore une toute petite gamine très ignorante, mon frère voulut trancher une canne à sucre. Mais hélas, la lame de son couteau s’est détachée et m’a provoqué un grave accident. Je me suis évanouie. C’est longtemps après que j’ai appris que des voisins étaient venus à mon secours jusqu’à ce que mes parents absents revinssent m’emmener me faire soigner chez un médecin. Je fus heureusement sauvée pour pouvoir revoir mes parents. Néanmoins, j’ai perdu mon grand frère qui, paniqué, s’est enfui. Mes parents le cherchaient partout mais sans résultat. Par la suite, rongés par le chagrin d’avoir perdu leur fils, mes parents tombèrent malades et moururent l’un après l’autre. Quand à moi, je n’avais plus personne comme soutien, et en plus, de méchantes gens se sont accaparé de nos maigres biens puis m’ont vendue à un bateau de marchands. Je n’étais plus en sécurité nulle part, jusqu’à ce que j’ai eu le bonheur de te rencontrer…

     

    Dans le dos de sa femme, l’homme blêmit en comprenant qu’il a épousé par ignorance sa propre sœur. Son cœur fut d’autant plus déchiré qu’il avait appris par la même occasion la mort de ses parents dans leur pays natal. Mais il maîtrisa son émotion, gardant pour lui seul son secret, sans en parler à sa femme.

     

    Quelques jours après, la mer redevint calme. Mais le cœur du pêcheur ne l’était pas. Comme d’habitude, il partit pêcher en mer sur son bateau avec ses filets. Mais ce fut un départ sans retour.

     

    La femme restée à la maison s’épuisa de jour en jour à attendre le retour de son mari. « Pourquoi, se disait-elle, les autres pêcheurs rentrent-ils tous les soirs, alors que je ne vois point revenir mon mari ? Pourtant, mon homme est travailleur et honnête, et il m’aime autant qu’il chérit notre enfant. C’est vraiment incompréhensible ! ». Chaque soir, avec son bébé dans les bras, elle montait sur la montagne qui domine la mer pour guetter le retour de son mari, scrutant l’horizon qui s’effaçait lentement dans la nuit.

     

    Trois mois passaient, puis six, puis neuf mois. Bien qu’elle n’eût plus de larmes à verser, elle n’oubliait pas de grimper chaque soir sur la montagne avec son enfant dans les bras pour attendre son mari. Sa silhouette devenait peu à peu familière aux habitants de la région qui continuent aujourd’hui de la voir avec son enfant, pétrifiés tous les deux au sommet de la montagne.

     

    Cette femme en pierre, on la voit toujours au sommet de la montagne. On l’appelle Vọng Phu ou la Femme qui attend son mari.

     

     

    Sources.

     

    ‘‘Sự tích đá Vọng phu’’ (‘‘Légende du rocher de la Femme qui attend son mari’’), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 1, 273-280.

     

    ‘‘La Montagne de l’Attente’’, in Phạm Duy Khiêm, Légendes des Terres Sereines, Taupin et Cie Éditeurs, Hanoi, 1943, pp. 49-55.

     

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Jacques Premel-Cabic
    Vendredi 6 Mai 2016 à 22:46

    Destin funeste de la femme qui attend le retour de l'être aimé. J'ai l'exemple dans mes proches, d'une dame qui attend depuis vingt ans,le retour de son marin pêcheur, parti un matin,  lever ses casiers à homards et que l'on n'a jamais revu, ni retrouvé.

    Cette histoire dramatique que tu nous contes, cher Dông Phong est venu secouer ma mémoire.

    "Combien de marins, combien de capitaines/ qui sont partis joyeux pour des courses lointaines"...............!!!!

    En toute amitié,

    Jakez

     

      • Samedi 7 Mai 2016 à 08:15

        Oui, cher Jakez, les contes et légendes nous rappellent bien des choses de la vie.

        Bon weekend,

        Bien amicalement.

        Dông Phong

         

         

         

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :