• Contes et légendes du Viêt Nam (21)

     

    Papy, conte-nous ta terre lointaine (21) 

     

    21. Le bánh chưng

     

      

    - Bonne année, papy!

     

    - Bonne année, mes petits-enfants ! Comme vous êtes beaux dans vos habits neufs en ce premier jour du Têt, le nouvel an lunaire !

      

    - Tu n’oublieras pas de nous donner les pochettes rouges de lì xì (étrennes), n’est-ce pas ?

     

    - Mais non, vous ai-je oubliés une seule fois depuis que vous êtes nés ? Mais en attendant, laissez-moi préparer un bon repas pour l’offrir aux ancêtres.

     

    - Ah, tu as pu trouver du bánh chưng ! Miam ! Mais pourquoi n’en mange-t-on que pendant les trois jours du nouvel an ?

     

    - C’est une tradition très ancienne de ma terre lointaine. Je vais vous la raconter.

     

    C’était il y a presque trois mille ans. Le 18ème roi Hùng, très vieux et malade, était fort soucieux de sa succession. En effet, il avait beaucoup d’épouses qui lui avaient donné vingt deux fils, dont certains, surtout les plus âgés, se montraient impatients de monter sur le trône à la suite de leur père.

     

    Pendant que le roi s’inquiétait ainsi, jusqu’à perdre le sommeil, un de ses conseillers, un vieux sage, lui suggéra une idée :

     

    - Sire, beaucoup de vos fils sont de vaillants guerriers ou de fort savants lettrés. Mais pour votre succession, il vaut mieux choisir quelqu’un qui ait un bon cœur, et qui soit capable d’une grande piété filiale vis-à-vis de vous-même et de vos ancêtres.

     

    - Mais comment le savoir ?

     

    - Dans une semaine sera le nouvel an. Vous n’avez qu’à demander à vos fils de ramener des offrandes pour le repas dont vous honorerez vos ancêtres au premier jour de l’an. Vous choisirez bien celui qui montrera le plus de cœur et de piété filiale.

     

    Le lendemain, le roi réunit ses vingt-deux fils et leur déclara :

     

    - Mes chers fils, bientôt je ne serai plus de ce monde. Vous êtes vingt deux mais il n’y a qu’un trône. Vous êtes tous dignes de me succéder, rendant mon choix très difficile. Dans une semaine va avoir lieu la cérémonie du repas de nouvel an offert à nos ancêtres. Ramenez donc chacun une offrande qui montre votre bon cœur et votre piété filiale. Celui qui offrira un mets digne de ces critères sera mon successeur.

     

    De retour, chacun dans son logement princier, tous les fils du roi, sauf un, s’activèrent pour trouver le meilleur mets à offrir aux ancêtres. Certains envoyèrent des émissaires jusqu’en Chine pour trouver des produits rares.

     

    Mais un prince, nommé Liêu, ne pouvait pas rivaliser avec ses frères. En effet, il était orphelin, ayant perdu très tôt sa mère. Comme il n’avait plus de mère, le roi le négligeait souvent. Il était donc pauvre et, pour survivre, il cultivait quelques arpents de terre, tout en élevant quelques cochons.

     

    Liêu était donc très inquiet. « Comment rivaliser avec mes frères qui sont riches et soutenus chacun par leur mère », se dit-il sans cesse.

     

    Une nuit, pendant qu’il dormait mal à cause de son inquiétude, une fée lui apparut en songe :

     

    - Pourquoi t’inquiètes-tu ainsi, jeune homme ? lui dit-elle. Tu as sous la main tous les ingrédients pour préparer un mets rare et délicieux.

     

    - Je n’ai rien d’autre que du riz, des haricots, des bananes et quelques cochons.

     

    - Mais ce sont des produits de ta terre que tu cultives avec amour. Offre donc cet amour à ton père et à tes ancêtres !

     

    - Malheureusement, je ne sais préparer que des plats des plus communs. Comment pourrais-je offrir un plat rare et délicieux.

     

    - Je vais te l’apprendre. Note bien la recette !

     

    Au réveil, Liêu essaya maladroitement de mettre en œuvre la recette enseignée par la fée. Il choisit son meilleur riz, du riz gluant, ses plus belles graines de haricot mungo. Puis il abattit un porc pour en prélever les meilleurs morceaux contenant à la fois du gras et de la viande maigre. Il enveloppa ensuite l’ensemble dans des feuilles de bananier pour confectionner un gâteau carré qui représenterait la terre (en effet, autrefois, les gens de ma terre lointaine croyaient que la Terre était carrée et le Ciel rond). Enfin, après avoir soigneusement ficelé l’ensemble avec une fine cordelette, il mit le gâteau dans une grande marmite et le fit cuire dans de l’eau pendant toute une journée.

     

    Quand le jour de l’an arriva, une foule considérable de courtisans envahit le temple royal où le roi devait honorer ses ancêtres. Tout le monde était impatient de voir les offrandes apportées par les vingt deux princes.

     

    Après la cérémonie, le roi réunit ses plus proches conseillers pour goûter et comparer les mets offerts par les princes. Il y eut des paons de Chine rôtis, des nids d’hirondelles des mers du sud, des trompes d’éléphants, des queues de rhinocéros, des cœurs de tigres, c’est-à-dire des mets les plus rares et les plus coûteux.

     

    Quand, à la fin, le roi et ses conseillers goûtèrent le modeste paquet amené par Liêu, ils furent étonnés :

     

    - Quel mets délicieux ! s’exclamèrent-il en chœur. Nous n’avons jamais mangé de pareil ! Où l’as-tu trouvé Liêu ?

     

    - Père, ce n’est qu’un bien pauvre gâteau appelé bánh chưng que j’ai confectionné avec les produits de notre terre : riz gluant, haricots mungo, viande de porc, enveloppés dans des feuilles de bananier.

     

    - C’est donc le seul mets préparé avec amour des mains propres d’un de mes fils, dit le roi à ses conseillers. En outre, ce gâteau représente notre bonne terre et ses produits. Liêu est donc digne de me succéder !

     

    Tous les conseillers approuvèrent le choix du roi. Et depuis, les gens ont imité le roi Hùng en offrant du bánh chưng à leurs  ancêtres lors du nouvel an lunaire.

     

    Malheureusement, quand Liêu monta sur le trône après la mort de son père, ses frères se révoltèrent et ce fut une longue guerre civile.

     

    Mais malgré ces néfastes péripéties, ma terre lointaine a toujours conservé la tradition du bánh chưng du Têt, qui va encore une fois vous régaler, mes chers petits-enfants !

     

     

    Sources.

     

    Lĩnh Nam chích quái (Les contes merveilleux de Lĩnh Nam) (orig. 1492-1493, préfacé par Vũ Quỳnh et postfacé par Kiều Phú), op. cit., 44-45.

     

    ‘‘Sự tích bánh chưngbánh dày’’ (‘‘Légende du bánh chưng et du bánh dày), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 1, pp. 228-230.

     

     

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Jacques Premel-Cabic
    Vendredi 14 Octobre 2016 à 18:36

    Encore une histoire magnifiquement rapportée grâce à ta verve et ta sensibilité coutumières, cher Dông Phong.

    Comme j'ai souvent tendance à tracer un parallèle entre les deux cultures Tonkinoise et Bretonne, je ne peux pas m'empêcher de faire une comparaison entre le banh chung et le kig ha farz.

    ce dernier met, originaire du Finistère, n'étant pas à base de riz gluant, mais de semoule de blé noir, est accompagné également de viande de porc (lard et jarret), sans feuille de bananier certes, mais avec des feuilles de chou.

    Considérée originellement comme le plat du pauvre, cette spécialité ancestrale est devenue un plat du roi, que de nombreux restaurants offrent à une clientèle de plus en plus nombreuse en Bretagne..........voire même à Paris !

    Le fait que le banh chung, d'apparence assez simple également, soit servi à l'occasion de la grande fête du Têt, est la preuve qu'il a tout autant acquis ses lettres de noblesse, auprès de tes compatriotes.

    Une question à ce propos : l'expression "banh" au début du mot, est elle liée à la présence de la feuille de bananier, où n'est-ce qu'un pur hasard ?

    Merci à toi pour ce conte charmant qui m'a entraîné dans une digression un peu longue certes .....mais qui m'a mis l'appétit en effervescence !

    Douce fin de semaine à toi et à tes chers,

    En toute amitié,

    Jakez

     

     

     

      • Jeudi 20 Octobre 2016 à 17:44

        Merci, cher Jakez, de ta fidélité, avec ton aimable commentaire déposé pendant mon absence.

        Moi aussi, j'adore le kig ha farz !

        Le mot "banh" désigne en vietnamien toute forme de gâteau, sucré ou salé.

        Le mot "chung" signifie cuit, bouilli.

        Très amicalement.

        Dông Phong

         

         

         

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