• Contes et légendes du Viêt Nam (5)

     

    Papy, conte-nous ta terre lointaine (5)

     

    5. Des tigres.

     

    Mes chers petits-enfants, savez-vous que dans la jungle de ma terre lointaine, il y avait beaucoup de tigres ? Mais malheureusement, on les a tellement chassés qu’il n’y en a presque plus et il faut maintenant les protéger comme une espèce en voie de disparition.

     

    Autrefois, les gens des plaines craignaient beaucoup les tigres et les considéraient comme des esprits maléfiques qu’il fallait amadouer par des prières accompagnées d’offrandes. Ainsi chez mes grands-parents à Sơn Tây, à l’ouest de Hà Nội, il y avait, comme dans beaucoup d’autres maisons, un petit autel dédié au tigre, sur lequel trônait la peinture d’un majestueux fauve. Tous les matins, on lui faisait une prière après avoir allumé des baguettes d’encens, et sur l’autel il y avait toujours quelques fruits et, de temps en temps, un œuf dur. Le 1er et le 15e jours de chaque mois lunaire, on lui offrait en plus son mets préféré : une tranche de viande crue. Mais on n’osait jamais évoquer le tigre par son nom, on l’appelait craintivement Ông Ba Mươi, c’est-à-dire Monsieur Trente. Mais diable, pourquoi Monsieur Trente ? En voici l’explication rapportée par Nguyễn Đổng Chi :

     

    Il y avait très longtemps, vivait dans le Ciel un jeune homme d’une force extraordinaire, qui était capable de déplacer des montagnes pour combler la mer et de bien d’autres exploits, et personne ne pouvait l’égaler. Il maîtrisait des pouvoirs miraculeux dépassant ceux de tous les autres résidents du Royaume Céleste. Particulièrement, il avait deux immenses oreilles, très allongées et plus ou moins déchirées, car dans sa jeunesse il s’amusait à y accrocher des gens et à les faire tourner comme sur un manège. C’était à cause de ces deux attributs monstrueux, dont il se servait aussi comme des ailes pour s’envoler et disparaître à volonté, qu’on le nommait Phạm Nhĩ ou Oreilles Coquines. C’était un garnement turbulent et violent qui aimait les bagarres, mais personne n’osait le contrarier, et encore moins se mesurer à lui.

     

    Phạm Nhĩ devenait de plus en plus orgueilleux, méprisant même les saints et les anges qui entouraient l’Empereur de Jade. Il en était jaloux, n’ayant pas obtenu un titre ni une fonction dignes de ses talents, pensait-il. Il poussait son arrogance jusqu’à s’imaginer que sa force et ses pouvoirs auraient dû lui permettre d’occuper le trône céleste à la place de l’Empereur de Jade. Il réunissait pour cela une troupe de rebelles, qui étaient tous doués d’une force exceptionnelle. Cette armée, de plus en plus nombreuse, s’apprêtait à attaquer le Palais Céleste, après avoir vaincu tous les saints et les anges envoyés par l’Empereur.

     

    Très inquiet devant cette situation, l’Empereur de Jade dépêcha l’Etoile Polaire auprès du Bouddha pour lui demander secours. Celui-ci ordonna au saint Chuẩn Đề d’aller arrêter Phạm Nhĩ. Mais, malgré tous ses pouvoirs surnaturels, Chuẩn Đề subit une véritable raclée de la part du rebelle aux grandes oreilles. A la fin, le Bouddha dut se déplacer lui même et, par quelques signes magiques de sa main, il aspira et emprisonna Phạm Nhĩ dans sa besace, qu’il remit à l’Empereur de Jade pour qu’il le jugeât selon les lois du Ciel. Mais le Bouddha, dans sa grande compassion bien connue, recommanda à l’Empereur de seulement le punir et, surtout, de ne pas le tuer pour lui laisser la possibilité de se repentir.

     

    Phạm Nhĩ fut condamné à descendre sur terre pour expier ses fautes sous la forme d’un animal, le tigre. Mais avant de l’y envoyer, l’Empereur de Jade lui coupa ses deux oreilles pour qu’il ne pût plus s’envoler et l’empêcher de revenir au Ciel. Le tigre n’a donc plus d’ailes comme Phạm Nhĩ, et les enfants vietnamiens continuent de chanter cette comptine :

     

    Trời sinh ra hùm có vây,

    Hùm mà có cánh, hùm bay lên trời.

     

    Le ciel a créé le tigre avec des ailerons,

    Si le tigre avait de vraies ailes, le tigre s’envolerait dans le ciel. 

     

    Mais sur terre, Phạm Nhĩ conservait encore une grande partie de sa force surnaturelle, faisant peur à tous les animaux qui finirent par l’élire roi de la jungle. Personne n’ose l’appeler par son nom, hổ ou hùm, c’est-à-dire le tigre. On l’appelle seulement Ông Ba Mươi ou Monsieur Trente. Ce surnom provenait d’une pratique des Vietnamiens dont les vua (rois) récompensaient tout chasseur qui réussissait à abattre un tigre de trente ligatures de monnaies en cuivre qu’on appelait sapèques. En contrepartie, le chasseur ainsi honoré devait se soumettre à trente coups de rotin pour apaiser les âmes de Phạm Nhĩ.

     

     

    Si les gens des plaines craignent tant le tigre, les montagnards s’en moquent gentiment. Ils le considèrent comme bien moins malin que le lapin, si l’on en croit encore Nguyễn Đổng Chi :

     

    Le lapin, la poule, le tigre, et la loutre décidèrent de travailler ensemble pour construire une paillote commune. Ils se relayaient pour faire la cuisine, et ce fut le tigre qui inaugura cette corvée. Le tigre chassa un cerf, un daim et une civette, et en fit un grand festin dont tout le monde se régala. La loutre attrapa dans le fleuve toutes sortes de poissons dont elle fit des grillades, des soupes et même des saumures. Tous félicitèrent la loutre pour ses talents culinaires. La poule n’eut pas besoin d’aller chercher des provisions car elle fournissait elle-même les œufs que tous mangèrent avec délice. Mais quand ce fut le tour du lapin de faire la cuisine, il ne savait qu’inventer pour ne pas trop se fatiguer. Il déféqua alors dans une casserole, et délaya ses crottes dans de l’eau, avec du sel et du poivre, avant de mettre l’infâme mixture à cuire sur le feu. Il annonça à leur retour aux autres animaux que c’était une soupe ha-kan dont il avait bien dispersé la chair des poissons. Mais il n’en mangea pas lui-même et demanda la permission d’aller se coucher, prétextant d’avoir mal à la tête. À ses compagnons qui le félicitèrent pour l’originalité de sa soupe, le lapin leur cria : « hay ê ta put » qu’aucun ne comprenait. Mais le lapin s’amusa beaucoup dans son coin, car  « hay ê ta put » n’est que la contrepèterie de « hun vút tapay », ce qui veut dire en langue cham sentez le caca du lapin ! …

     

    Une autre fois, le lapin fut attrapé par un python qui l’enserra de tout son corps. Le tigre qui passa par là lui demanda pendant que le python dormait profondément : « Que fais-tu là ? », et le lapin répondit : « J’essaie une ceinture que m’ont léguée mes ancêtres ». Le tigre voulut emprunter cette belle ceinture pour l’essayer. Le lapin fit d’abord semblant de refuser, puis demanda au tigre d’aller cueillir une grosse épine pour dénouer les nœuds de sa ceinture. Ayant reçu cette épine, le lapin piqua le nez du python. Celui-ci se réveilla en sursaut et desserra son étreinte sur le lapin qui en profita pour filer à toutes jambes. Mais le python se jeta avec fureur sur le tigre qui fut ainsi attrapé à la place du lapin…

     

    Mais mes chers petits-enfants, savez-vous pourquoi les tigres ont des rayures sur leur pelage ? En voici l’explication qu’en donne une légende des montagnards :

     

    Un jour, le tigre se déchira la peau à plusieurs endroits, suite à un vilain tour que lui avait joué le lapin. Fou de douleur, il se lança dans une course effrénée et, en arrivant dans un village, il rencontra un homme qui confectionnait des baguettes d’encens et le supplia de soigner ses blessures. Celui-ci prit de la sciure de bois qu’il mouilla pour panser les plaies et dit au tigre d’aller la sécher chez le forgeron voisin. Mais, pendant que le tigre se séchait tout près de la forge, le vent envoya des escarbilles sur les emplâtres de sciure qui se consumèrent tout doucement sans qu’il s’en aperçût. Quand le feu devint très ardent, le tigre rugit de panique et courut comme un forcené vers la jungle pour essayer de l’éteindre. Pris de pitié, un coq de bruyère lui cria « Tắc tà tà », ce qui dans son langage voulait dire « Saute dans l’eau du fleuve ». Le tigre plongea dans le fleuve et le feu fut immédiatement éteint. Il eut ainsi la vie sauve, mais ses descendants garderont des rayures noires qui sont les marques indélébiles de ses brûlures. Depuis cette aventure, le tigre et le coq de bruyère sont devenus des amis inséparables, et dans la jungle, là où l’on rencontre un coq de bruyère, on est sûr qu’un tigre n’est pas loin.

     

    Ce conte prouve une fois de plus que, au Việt Nam, il n’y a que les habitants des plaines qui ont peur des tigres. Les montagnards s’en moquent gentiment.

     

     

    Sources. 

    ‘‘Con thỏ và con hổ’’ (Le lapin et le tỉgre), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), Nhà Xuất Bản Giáo Dục, Hanoi, 2000, t. 1, pp. 618-619.

     

    ‘‘Con thỏ, con gà và con hổ’’(Le lapin, la poule et le tigre), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 1, p. 614.

     

    ‘‘Phạm Nhĩ hay là sự tích Ông Ba Mươi’’ (Phạm Nhĩ ou la légende de Monsieur Trente), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 2, pp. 1212-1214.

     

     

     

     


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