• Contes et légendes du Viêt Nam (7)

     

    Papy, conte-nous ta terre lointaine (7)

     

    7. Paon multicolore, corbeau noir

    et pie…pie noire

     

     

    - Papy, c’est à l’école vétérinaire que tu as appris le langage du coucou ?

     

    - Mais non, mes chers petits-enfants, on n’a pas besoin d’être vétérinaire pour comprendre les oiseaux ! D’ailleurs vous savez bien que le paon dit « Léon, Léon ! », le corbeau « croa, croa ! » et la pie « tchat, tchat, tchat ! ». Cependant, dans ma terre lointaine, avec ces mêmes oiseaux les gens interprètent leurs cris un peu différemment : pour eux, le paon dit « lạy ông ! », le corbeau « quạ, quạ ! » et la pie « chắt, chắt, chắt ! ». Je vais vous raconter leur histoire, et vous comprendrez ce que disent ces trois oiseaux…en vietnamien !

     

    Autrefois, le paon, le corbeau et la pie étaient trois très bons amis inséparables qui se cachaient dans leur petite forêt, à l’entrée de la jungle. Ils se cachaient ainsi et n’osaient se montrer à personne parce qu’ils se trouvaient très laids. En effet, tous les trois portaient un plumage uniformément grisâtre comme s’ils venaient de sortir d’un bain de boue.

     

    Et, si le corbeau et la pie avaient le corps svelte et bien harmonieux, le paon était disgracieux avec une tête toute petite portée par un long cou, un corps dodu prolongé d’une queue composée d’immenses plumes. Ainsi disproportionné, le paon ne savait pas voler comme ses deux amis : il ne pouvait que marcher, et parfois courir lentement quand un chasseur se présentait. En outre, le paon avec sa toute petite tête n’était pas aussi intelligent et aussi adroit que le corbeau et la pie.

     

    Ce jour-là, il faisait beau car c’était le printemps. Et tous les ans, au printemps, le roi de la jungle, c’est-à-dire le tigre, devait donner bientôt le grand bal lors de la prochaine pleine lune. Tous les animaux étaient amicalement invités à la fête sans craindre d’être dévorés par le tigre : pendant le carême bouddhiste qui dure quarante neuf jours, même le tigre devait être végétarien !

     

    « Mais comment oserons-nous nous présenter au bal royal ? se lamentèrent le paon, le corbeau et la pie. Nous sommes si laids avec notre plumage qui ressemble à de la boue séchée, pendant que tous les autres oiseaux vont se parer de leurs atours multicolores du printemps ! »

     

    Pendant qu’ils se lamentaient ainsi désespérément, voilà qu’arriva un homme de la ville voisine qui portait sur son dos et ses épaules un énorme barda. C’était un peintre qui venait camper à la lisière de la forêt, car il voulait rester là pendant quelques jours pour faire des tableaux de la forêt magnifiquement fleurie de camellias, de rhododendrons, et aussi d’orchidées.

     

    Après avoir planté sa tente, l’homme installa une grande toile blanche sur un chevalet et commença à peindre. Petit à petit, la toile est couverte de couleurs : du rouge, du blanc, du bleu, du vert, du jaune, soulignés d’ombres noires et mis en relief avec de la poudre d’or.

     

    Le paon, le corbeau et la pie qui observaient le peintre de loin en furent éblouis.

     

    «  Voilà ce qu’ils nous faut, se dirent-ils en chœur. Cette nuit nous allons lui emprunter ses peintures et ses pinceaux, et nous nous ferons des parures pour aller au bal du roi ! »

     

    Tout excités, ils attendaient jusqu’à ce que le peintre se retirât sous la tente pour se coucher après son dîner.

     

    Alors, en catimini ils vinrent voler tous les pots de peinture et des pinceaux qu’ils ramenèrent dans la forêt.

     

    Le lendemain, dès le lever du soleil, ils se mirent au travail.

     

    « À toi l’honneur, dirent le corbeau et la pie à leur ami le paon. Comme tu es le plus gros, nous allons nous mettre à deux pour te parer ! »

     

    Ils peignirent d’abord la tête du paon avec des peintures bleue et verte saupoudrées de paillettes d’or. Puis avec un pinceau très fin, ils entourèrent les yeux du paon avec du rouge et du blanc. Ils continuèrent ensuite sur son cou et son corps avec les mêmes coloris déjà utilisés pour la tête.

     

    « Maintenant ouvre les longues plumes de ta queue, ordonnèrent-ils au paon. Et surtout ne bouge pas, car c’est un travail très délicat ! »

     

    Alors le corbeau et la pie dessinèrent minutieusement sur chaque plume de la queue du paon des cercles concentriques bleus, blancs, verts, jaunes avec des reflets d’or. Le résultat en fut magnifique : le paon était aussi beau que le phénix, cet oiseau mythique multicolore que personne n’a jamais vu !

     

    Tout heureux et rempli de reconnaissance, le paon s’adressa au corbeau :

     

    « À toi maintenant ! C’est moi qui vais te peindre. Mais ferme les yeux, car je vais commencer aussi par ta tête comme vous avez fait tout à l’heure pour moi ! »

     

    Le corbeau prit une pose immobile et ferma ses yeux. Mais il les rouvrit bien vite quand il entendit des bruits insolites, boum, boum, boum ! « Quạ, quạ ! », cria-t-il affolé, ce qui veut dire en vietnamien « quoi ? quoi ? ».

     

    Le paon très confus s’excusa de la catastrophe qu’il venait de provoquer : il avait renversé tous les pots de peinture sauf deux, ceux du noir et du blanc. Que faire maintenant ?

     

    « Tant pis, lui dit le corbeau. Peins-moi maintenant avec les deux couleurs qui restent ! »

     

    Le corbeau reprit sa pose les yeux fermés. Le paon s’approcha de lui, et dans sa maladresse il renversa de la peinture noire sur le corbeau de la tête au pied. « Quạ, quạ ! » (« quoi ? quoi ? »), hurla de nouveau le corbeau vraiment remonté contre son ami si malhabile.

     

    Pendant que le corbeau se secouait les ailes pour se sécher, ils entendirent le peintre qui s’ébrouait en sortant de sa tente. Il faudrait faire vite maintenant afin que la pie pût avoir aussi sa robe de bal.

     

    « Chắt, chắt, chắt ! », cria la pie pour presser le paon. En effet, en vietnamien « chắt, chắt, chắt ! » signifie « verse ! verse ! verse ! »

     

    Alors le paon prit les deux pots de peinture noire et de peinture blanche, et les versa sans précaution aucune sur la pie : on dit depuis que cet oiseau porte la robe pie noire, c’est-à-dire blanche et noire.

     

    Quant au peintre, il se mit dans une grande colère, puis il s’élança dans la forêt à la recherche des mécréants qui lui avaient volé ses peintures et ses pinceaux.

     

    Le corbeau et la pie purent s’échapper facilement en s’envolant dans les arbres. Mais le paon fut vite rattrapé par l’homme, car le pauvre animal ne courait pas vite.

     

    « Miam, voilà un bon rôti pour mon pique-nique de ce midi ! », se dit le peintre en se pourléchant les babines.

     

    Alors le paon s’arrêta de courir. Il se retourna vers l’homme et déploya toutes ses longues plumes colorées pour faire sa révérence en lui disant « lạy ông ! lạy ông ! », ce qui signifie en vietnamien « je vous en supplie, monsieur ! je vous en supplie, monsieur ! »

     

    Le peintre fut fort impressionné par la beauté du paon qui faisait la roue et qui savait lui parler si poliment. Il lui épargna la vie et le ramena chez lui pour le faire admirer par ses amis. Depuis, quand le paon aperçoit des admirateurs, il fait la roue en les implorant « lạy ông ! lạy ông ! »

     

    Après le départ du peintre, la vie reprit son cours normal dans la forêt.

     

    Puis quelques jours après, au bal du roi tigre, le corbeau et la pie furent tous les deux ravis de recevoir de chaleureux compliments de la part des hôtes de la jungle, qui trouvaient leurs nouveaux habits très sobres et très élégants par rapport aux plumages bariolés et un peu vulgaires des autres oiseaux.

     

    Mais ce fut la pie qui reçut le premier prix du concours d’élégance. Sa réputation a depuis dépassé les limites de sa forêt, et les hommes ont même imité son habit pour créer leur tenue de cérémonie : la queue-de-pie !

     

     

    Source.

     

    ‘‘Gốc tích bộ lông quạ và bộ lông công’’(L’origine des plumages du corbeau et du paon), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 1, pp. 190-192.

     

     

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Jacques Premel-Cabic
    Vendredi 2 Octobre 2015 à 22:55

    Encore un petit bijou de conte de ton beau pays cher Dông Phong. Ta rentrée est vraiment captivante pour le visiteur passager de ton blog, que je suis. De plus te voilà initiateur du nouveau jeu sur Temps Pestif, tu es sur tous les fronts, ami conteur poète. Félicitations et grands merci(s) pour ton hyperactivité altruiste qui vient nous régaler une fois de plus.

    En toute amitié,

    Jakez

    2
    Samedi 3 Octobre 2015 à 07:48

    Merci cher Jakez !

    En ma terre lointaine, les contes sont aussi de véritables leçons de choses !

    Bon weekend,

    Très amicalement.

    Dông Phong

     

     

     

    3
    Lagarde Henri
    Lundi 8 Février 2016 à 17:38

    Bravo !!

    Un conte à l'image de ce que vous êtes: tellement poète et imaginatif...

     

    Henri 

      • Lundi 8 Février 2016 à 18:49

        Merci beaucoup, cher Monsieur Lagarde, de votre visite et de votre aimable commentaire.

        Très amicalement.

        Dông Phong

         

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