• Contes et légendes du Viêt Nam (8)

    Papy, conte-nous ta terre lointaine (8)

     

    8. La moustique

      

    - Papy ! Nous sommes piqués par des moustiques ! Sors donc ton pschitt-pschitt pour nous en débarrasser !

     

    - Oh non, mes chers petits-enfants, nous n’allons pas polluer l’atmosphère à cause de quelques malheureux petits moustiques de Bretagne ! Si vous voyez ceux de ma terre lointaine ! Là-bas, ils sont énormes et beaucoup plus nombreux ! Mais il n’y a que le moustique femelle qui pique, le mâle est totalement inoffensif.

     

    - Mais pourquoi seulement la femelle ?

     

    - Bon, asseyez-vous sagement là, et je vais vous raconter son histoire !

     

    Il était une fois un jeune couple de bûcherons qui vivait pauvrement dans un petit village au pied d’une montagne, et qui espérait trouver un jour le précieux bois d’aigle qui le rendrait riche. En effet, ce bois odoriférant se vend encore aujourd’hui aussi cher que l’or.

     

    Ces jeunes gens s’aimaient beaucoup, et quand ils se marièrent, ils se jurèrent de ne jamais se quitter. « Si par malheur, se dirent-ils, l’un de nous meurt, l’autre le suivra immédiatement dans l’au-delà pour lui tenir compagnie ».

     

    Toutefois, très épris, le mari ne savait pas que sa femme, qui était fort belle, cachait bien son jeu, car elle était d’une nature coquette, et ne rêvait que luxe et plaisirs.

     

    Un jour, la femme attrapa la fièvre qui donne froid et mourut de cette effroyable maladie qu’on nomme maintenant paludisme. La douleur du mari fut immense et, se rappelant son serment, il voulut se tuer immédiatement pour suivre son épouse. Heureusement, sa famille l’en empêcha, et le surveillait de près pour qu’il ne mît pas son souhait à exécution.

     

    Le jour prévu pour l’enterrement de la femme, on vit arriver d’on ne sait où un moine étranger.

     

    « Je peux t’enseigner le pouvoir de changer un mort en vivant, dit-il au mari éploré qui n’en crut pas de ses oreilles. Ma méthode est très efficace, car elle a permis de ressusciter de nombreuses personnes déjà mortes. Elle est aussi très simple : il te suffira de prendre le cadavre de ta femme dans tes bras, trois fois par jour, pour lui transmettre ton souffle et ta chaleur. Tu le feras ainsi tous les jours sans t’arrêter, et au bout de trois mois et dix jours, ta femme revivra ».

     

    Rempli de joie, le mari remercia le moine et se mit aussitôt à appliquer sa méthode magique, en espérant sincèrement faire revivre sa bien-aimée. Jour après jour, il offrit son souffle et sa chaleur au corps tout froid de sa femme défunte.

     

    Mais le moine étranger n’était qu’un charlatan, car au bout de quelques jours, le cadavre commença à se détériorer et dégagea une épouvantable odeur, ce qui dérangea énormément tous les voisins qui s’en plaignaient bruyamment. Cependant, le mari ne voulait absolument pas abandonner sa femme. Il décida alors d’abattre des bambous et de construire un radeau pour l’emmener loin du village, sur la mer toute proche.

     

    Après plusieurs jours de navigation, il accosta une île pour se ravitailler. Mais les pentes étaient raides, et il n’y trouva aucune habitation. Il continua de grimper, péniblement jusqu’au sommet d’une montagne perdu dans les nuages, et là brusquement, il se sentit tout léger, et découvrit autour de lui d’innombrables fleurs rares et des centaines de pêchers chargés de fruits.

     

    Soudain, apparut devant lui un très vieux monsieur chauve avec une longue barbe argentée. Le bûcheron comprit tout de suite qu’il s’était égaré sur l’île Thiên Thai, le pays des hommes et des femmes extraordinaires qui ne meurent jamais,  qu’on appelle Immortels et Immortelles. Il se jeta aux pieds du vieillard et lui raconta tout son malheur.

     

    Emu par tant d’amour conjugal, l’Immortel accepta d’accompagner le pauvre veuf jusqu’à son radeau où reposait le corps inerte et à moitié décomposé de sa femme. En y arrivant, l’Immortel ordonna au mari de se piquer le doigt avec son couteau et de verser trois gouttes de sang dans la bouche de sa femme. Et là, miracle ! la jeune femme ouvrit les yeux et ressuscita, plus belle que jamais.

     

    « Ton mari t’a prêté trois gouttes de sang pour te faire revivre, dit l’Immortel à la ressuscitée. Mais toi, l’aimes-tu vraiment et mérites-tu son amour ? »

     

    La femme jura qu’elle adorait son mari et que jamais elle ne décevrait son amour.

     

    « Çà ne fait rien, lui répondit l’Immortel. Quand tu n’aimeras plus ton mari, tu n’as qu’à lui rendre ses trois gouttes de sang ». 

     

    Là-dessus, l’Immortel s’envola vers le sommet de la montagne, sans laisser le temps au jeune couple de se prosterner pour le remercier.

     

    Pendant le voyage de retour, le mari rama jour et nuit, pendant des jours et des jours, pressé qu’il était de ramener la bonne nouvelle à leur village.

     

    Un soir, il dut s’arrêter à l’embouchure d’un fleuve pour aller avec sa femme chercher du ravitaillement auprès d’une auberge qu’ils apercevaient en haut de la falaise. Ils s’y restaurèrent d’une modeste collation, après avoir dépensé toutes leurs maigres monnaies en provisions de riz et de poisson séché, car ils pensaient qu’ils avaient encore plusieurs jours de navigation  avant de retrouver leur foyer.

     

    Sur une autre table de l’auberge, un riche marchand chinois était en train de se régaler d’un gigantesque repas. Frappé par la beauté de la jeune femme, celui-ci en tomba immédiatement amoureux. Il s’empressa d’inviter le couple à sa table pour lui montrer les magnifiques marchandises dont il disposait, soieries, bijoux, et toutes les jolies choses dont pouvait rêver une femme. Mais le mari s’en méfia et, pressé de repartir, il pria sa femme de descendre tout de suite avec lui jusqu’au radeau.

     

    La nuit étant déjà bien avancée, et comme ils étaient tous les deux épuisés par le voyage, ils décidèrent de rester dormir à la belle étoile près de la berge, au lieu de remonter sur leur frêle embarcation.

     

    Pendant qu’ils dormaient encore profondément au lever du jour, le marchand s’approcha en catimini, réveilla tout doucement la jeune femme, et lui fit signe de le rejoindre un peu plus loin. Il lui chuchota à l’oreille qu’il avait encore beaucoup d’autres belles marchandises sur son bateau à voiles, qui mériteraient d’être admirées.

     

    « Venez les voir, lui dit-il. Ce ne sera pas long, car mon bateau n’est amarré qu’à une encablure de votre radeau. Ensuite, vous n’avez qu’à choisir ce qui vous plaira, je vous l’offrirai gratuitement. Vous ferez une bonne surprise à votre époux à votre retour ».

     

    Comment résister à une telle proposition quand on est une femme pauvre qui rêve de luxe et de plaisirs ? La femme se laissa convaincre et suivit le marchand sans faire de bruit jusqu’à son voilier.

     

    Mais une fois monté à bord, le marchand ordonna discrètement à ses matelots de larguer les amarres pour filer toutes voiles dehors. Ensuite, il amena la jeune femme dans les soutes pour lui faire étalage de toutes ses richesses. En effet, il y avait là tant et tant de marchandises, de vêtements brodés, de bijoux étincelants, de lingots d’or et d’argent, que la femme en fut éblouie.

     

    Pendant ce temps, le mari se réveilla et ne trouva point sa compagne à ses côtés. En se levant, il vit le voilier du marchand qui s’en allait, et devina immédiatement sa mésaventure. Il sauta sur son radeau, rama de toutes ses forces pour arriver à la hauteur du bateau. Il héla sa femme :

     

    « Hou, hou, ma bien aimée, es-tu là ? »

     

    La femme apparut par-dessus le bastingage, coiffée comme une reine, habillée d’une robe de brocart et couverte de bijoux.

     

    « Excuse-moi, mon petit mari, j’ai trouvé une bien meilleure vie. Va-t-en, je t’en prie, retourne à notre village de pauvres ! »

     

    « Reviens, la supplia-t-il, reviens ! Pourquoi m’abandonnes-tu de cette manière ? Ne t’ai-je pas donné jusqu’à mon sang pour te faire revivre ? »

     

    Mais la femme, fascinée par ses nouvelles richesses, ne voulut plus rien entendre et lui répondit sèchement :

     

    « Ton sang, tiens, je te le rends ! »

     

    Ayant dit cela, elle prit son épingle à cheveux en or et se piqua un doigt pour faire jaillir trois gouttes de sang. Mais elle tomba aussitôt raide morte, malgré tous les soins du marchand qui, affolé, se précipita pour lui porter secours.

     

    Les âmes de cette femme légère et frivole descendirent rapidement en enfer, et l’Empereur de Soufre qui y règne la condamna à revenir en ce monde pour expier son ingratitude sous la forme d’une moustique.

     

    Il y quelques années quand je visitais ma terre lointaine, un ami très savant me traduisit le langage de la moustique : en volant autour de la personne qu’elle veut piquer, elle ne bourdonne pas en faisant bzz, bzz, bzz comme nous le croyons habituellement ici. Elle murmure en réalité cho, cho, cho (à prononcer tchor, tchor, tchor), ce qui en vietnamien veut dire donne, donne, donne. C’est avec cette prière incessante qu’elle quémande les trois gouttes de sang qui lui permettront de redevenir femme.

     

    Cependant, il n’arrive jamais qu’une moustique puisse piquer quelqu’un trois fois de suite pour obtenir trois gouttes de sang du même homme. Elle restera donc moustique pour bien longtemps encore.

     

     

     

    Sources 

     

    ‘‘Sự tích con muỗi’’ (‘‘La légende du moustique ’’), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 1, pp. 136-139. 

     

    ‘‘Les moustiques’’, in Phạm Duy Khiêm, Légendes des Terres Sereines, op. cit., pp. 95-102.

     

    Lê Quang Du, 2005, communication personnelle.

     

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :