• Contes et légendes du Viêt Nam (9)

    Papy, conte-nous ta terre lointaine (9)

     

    9. Le margouillat

     

     

    - Papy ! Nous sommes encore piqués par des moustiques et tu ne veux toujours pas faire pschitt-pschitt pour les chasser ! N’as-tu pas un autre truc de chez toi pour nous en débarrasser ?

     

    - Si, je connais un « truc », comme vous dites : c’est le margouillat de ma terre lointaine, mais celle-ci est si loin !

     

    - Qu’est-ce que c’est ?

     

    - C’est un petit lézard à la peau lisse et rose, qui vit sur les murs et les plafonds des maisons. Il clappe souvent de sa longue langue en faisant thạch ! thạch ! Les habitants le respectent et ne lui font aucun mal, car chaque fois qu’il sort ainsi sa langue il attrape un moustique. C’est notre auxiliaire anti-moustiques par excellence !

     

    - C’est donc un animal bien utile alors ! Mais d’où vient-il ?

     

    - Voilà son histoire, papy va vous la raconter.

     

    Il était une fois un couple de pauvres mendiants dont le mari s’appelait Thạch Sùng. Ils vivaient avec leurs enfants dans une petite cahute au toit de chaume près du marché, et toute la famille faisait la manche du matin au soir auprès des commerçants et des nombreuses ménagères qui venaient chaque jour s’approvisionner au marché.

     

    Ils étaient très pauvres mais ils savaient être économes : ils se nourrissaient chichement, et tous les soirs, ils mettaient la moitié de leurs gains dans un trou creusé à même le sol de leur cahute. Et au bout de quelques années, leurs économies s’élevaient à une somme bien coquette.

     

    Alors Thạch Sùng décida d’abandonner la mendicité pour devenir marchand de riz. Chaque semaine, il partait à la campagne acheter du riz aux cultivateurs, puis le ramenait en ville pour le revendre aux citadins. Et petit à petit, il devenait un commerçant fort aisé, qui vivait maintenant avec sa femme et ses enfants dans une grande maison de trois étages.

     

    Un soir, en revenant de la campagne, il vit que les buffles quittaient précipitamment le fleuve où, d’habitude, ils se prélassaient nonchalamment. « C’est un mauvais signe, se dit Thạch Sùng. Les buffles sentent d’avance que l’eau du fleuve va monter. Il y aura bientôt des inondations ! »

     

    Ayant dit cela, Thạch Sùng rebroussa chemin et acheta aux paysans autant de riz qu’ils pouvaient offrir. Il put ainsi faire livrer des tonnes et des tonnes de riz dans le grenier qu’il avait fait construire au dernier étage de sa maison.

     

    Effectivement, deux jours après, le fleuve déborda et il y eut de graves inondations dans toute la région. La circulation était impossible. Les citadins n’avaient plus rien à manger, et le prix du riz montait, montait, atteignant des niveaux à peine imaginables.

     

    Mais Thạch Sùng gardait son riz pour attendre que le riz fût encore plus cher. Au bout de trois semaines d’inondations, les plus riches citadins acceptaient de payer un lingot d’or pour obtenir un bol de riz !

     

    Ainsi, quand les eaux du fleuve s’étaient enfin retirées, Thạch Sùng était devenu immensément riche grâce à son ignoble spéculation. Il rachetait des centaines de fermes dont les propriétaires étaient ruinés par les inondations. De cette façon, il prit possession de milliers d’hectares de rizières et de presque cinq mille têtes de buffles et de bœufs.

     

    L’exploitation de ses nouvelles propriétés le rendait encore beaucoup plus riche et, surtout, plus puissant.

     

    Il se fit construire un immense palais où il avait des centaines de domestiques à son service. Il entassait dans sa résidence d’innombrables objets précieux, et aussi des animaux rares en provenance de pays lointains.

     

    Thạch Sùng, en devenant l’homme le plus riche et le plus puissant du royaume, se montrait aussi de plus en plus arrogant. Mais tout le monde le craignait.

     

    Sauf un prince de la Cour, qui n’était autre que le frère cadet de la reine. C’était un homme très arrogant lui aussi, qui se croyait le plus riche du royaume, même plus riche que le roi son beau-frère ! Il était fort irrité d’entendre partout que Thạch Sùng était l’homme le plus riche et le plus puissant du pays.

     

    Un jour, n’en pouvant plus, il alla trouver Thạch Sùng pour lui lancer un défi :

     

    - Faisons un concours. Exposons des preuves de nos richesses, et celui qui est le moins riche devra se soumettre à l’autre et lui donner tous ses avoirs !

     

    Afin de ne pas perdre la face, Thạch Sùng ne put qu’accepter le défi. Mais il exigea qu’il y eût un jury indépendant composé des plus grands ministres de la Cour.

     

    Puis le concours débuta. « Que le plus riche gagne ! », lança le président du jury.

     

    Pour commencer, le prince fit tendre des centaines de coupons de soieries sur la muraille d’enceinte de son palais. Thạch Sùng en fit de même sur le sien, mais avec des brocarts de Chine brodés d’or, et il gagna la première manche.

     

    Le lendemain, le prince fit couvrir le toit de son palais avec des tuiles de cristal, et il gagna la deuxième manche, car Thạch Sùng ne pouvait trouver que des tuiles en céramique vernie.

     

    Le surlendemain, le prince exposa une sculpture en corail d’un mètre de haut. Mais Thạch Sùng montra une paire d’ivoires finement ciselés de deux mètres de long, et il gagna la troisième manche.

     

    Le jour suivant Thạch Sùng se pavanait sur un magnifique coursier alezan. « C’est un cheval persan, il peut parcourir cent lieues sans se fatiguer », clama-t-il fièrement à la cantonade. Mais le prince invita tout le monde à venir dans son jardin pour admirer un cerf à deux têtes, et le jury le déclara vainqueur de la quatrième manche.

     

    On était donc à deux manches partout. Mais les grands ministres du jury étaient fatigués de ce concours ridicule, et voulurent y mettre fin avec une manche finale dite de « mort subite » : « Demain, un concurrent montrera l’objet qu’il considère comme le plus rare du monde. L’autre devra  répliquer avec un autre objet plus beau, mais du même registre. Nous désignerons le vainqueur définitivement et sans appel ! »

     

    Pendant toute la nuit, Thạch Sùng réfléchissait sans pouvoir choisir l’objet le plus rare de sa collection, car il en avait tellement : « Est-ce cette fleur de lotus en émeraude ? Est-ce cette perle noire qui me rafraîchit en été et qui me réchauffe en hiver ? »

     

    Quant au prince, il était bien inquiet aussi : il avait déjà montré ce qu’il avait de plus précieux et de plus rare. Il marchait en long et en large dans son palais quand un de ses conseillers lui glissa respectueusement à l’oreille : « Demain, vous devrez prendre la parole le premier, et montrer ceci, bz, bz, bz… ». Il chuchota si bas que personne, sauf le prince, ne pouvait entendre son avis.

     

    Le matin suivant, il y eut une foule innombrable qui assistait à la finale et qui l’attendait impatiemment. Le prince se présenta devant le jury et apostropha Thạch Sùng :

     

    - Voila l’objet le plus rare qu’on ne trouve plus chez les riches et les puissants de ce monde ! Peux-tu nous en montrer l’équivalent ?

     

    Thạch Sùng écarquilla les yeux et se les frotta bien vigoureusement pour se convaincre qu’il ne rêvait pas : ce n’était qu’une vieille casserole en terre cuite ébréchée !

     

    - Ha, ha, ha ! s’étrangla-t-il de rire. Voilà l’objet le plus rare que nous offre Monseigneur !

     

    Il envoya illico ses domestiques chercher dans son palais une vieille casserole en terre cuite, mais bien intacte et bien décorée, leur recommanda-t-il.

     

    Las, peine perdue ! À la cuisine du palais de Thạch Sùng il n’y avait que des casseroles en cuivre brillamment astiquées !

     

    Thạch Sùng perdit le concours et dut remettre au prince son palais et toutes les richesses qu’il avait, jusqu’à la plus petite pièce de monnaie. Il se retrouva ainsi de nouveau pauvre, dans la rue avec sa femme et ses enfants. Ils durent retourner à leur vieille cahute près du marché, où il y avait plein de moustiques qui les piquaient.

     

    Thạch Sùng, très aigri, dépérissait de jour en jour. Quand il mourut, ses âmes se réincarnèrent dans un margouillat qui, depuis ces temps-là, soupire de regret en faisant thạch ! thạch ! avec sa langue quand il chasse les moustiques.

     

     

     

    Source.

     

    ‘‘Thạch Sùng còn thiếu mẻ kho – Sự tích con mối’’ (‘‘Thạch Sùng n’avait pas de casserole ébréchée – Légende du margouillat’’), in Nguyễn Đổng Chi, Kho tàng truyện cổ tích Việt Nam (Le trésor des légendes et des contes du Việt Nam), op. cit., t. 1, pp. 295-298.

     

     


  • Commentaires

    1
    Vendredi 18 Décembre 2015 à 07:58

    Bonjour mon ami poète,

    une bien belle fable à méditer en ces temps où la cupidité est reine. Merci à toi. Je reviens de trois semaines sur l'île de la Réunion, j'y ai vu pleins de margouillats ...

    amitiés 

    Philippe

      • Vendredi 18 Décembre 2015 à 15:53

        Merci beaucoup, cher Philippe, de ta visite et de ton aimable commentaire.

        Comme tu l'as vu à la Réunion, le margouillat est un petit animal étonnant.

        Il me fascinait quand j'étais gamin.

        Bien amicalement.

        Dông Phong

         

        PS: Très occupé ces temps-ci avec les problèmes de santé de mon épouse, j'ai négligé ton beau blog. Mais j'y reviendrai te faire un petit coucou.

    2
    Jacques Premel-Cabic
    Vendredi 18 Décembre 2015 à 11:59

    Merci cher Dông Phong pour cette histoire sur l'édifiante aventure de celui qui en veut toujours plus......... et à méditer pour certaines personnes qui sont hélas trop nombreuses en ce bas monde.

    Bravo pour ta belle façon de raconter une histoire et d'entraîner le lecteur de manière haletante au fur et à mesure de son déroulement, par la grâce d'un scénario superbement huilé.

    Amitiés,

    Jakez

     

     

     

     

     

      • Vendredi 18 Décembre 2015 à 15:57

        Merci, cher Jacques, de ton commentaire toujours indulgent.

        Ces contes font partie de l'éducation des enfants vietnamiens.

        Très amicalement.

        Dông Phong

         

         

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